"Une des choses dont tu te souviens encore, c'est ton nom, Jean-Jacques Serrano, fils unique de Roberto, un menuisier rital, et de l'infirmière Françoise Reboux, une Savoyarde
pur beurre, qui t'a bien éduqué. Le corps qu'elle a mis au monde, dans la joie et la souffrance, un après-midi d'automne est aujourd'hui en ruine. Seules tes maigres jambes tiennent encore un peu
la route. Lorsque tu ne pourras plus marcher, quand tu tomberas par terre et que tu n'auras plus le courage de te relever, tu seras définitivement mort."
Cet homme est un homme brisé, qui vivote dans les rues d'une ville à l'autre. Cet homme est sans papiers, sans logis et pourtant, au fur et à mesure que s'égrènent ses souvenir, son parcours douloureux refait sens. Tout d'abord cette femme et cet enfant laissés et délaissés pour quoi d'ailleurs, pour un travail obsédant, un métier passion. Ce flic englué dans une guerre qui n'est pas la sienne, dans une vie pleine de "si", dont le temps fait cruellement défaut et distend les liens, jusqu'à cette course-poursuite fatale, qui fera de lui un meurtrier et une victime, un père assassin.
Cette confession saisissante reflète la lassitude d'une quête impossible : tout oublier, se séparer de son chagrin, ici d'un deuil atroce à surmonter, celle de la mort d'un enfant, de son propre fait. Mais c'est également un portrait réaliste qui met en lumière non seulement les difficultés invivables, mais aussi la perte d'identité et donc d'humanité que subissent "tous ceux qui sont dehors" à qui le livre est dédicacé. Un moment d'oubli, qui montre qu'il se peut arriver si vite, à tous et à toutes et que rien ne demeure acquis.
Un moment d'oubli
Abdelkader Djemaï
Editions du Seuil.
85 pages. 13€. ISBN : 978-2-02-098638-0
A voir
de Kate O'Riordan.
Londres, de nos jours. Angela est une assistante sociale pas comme les autres. "Aspirante" bonne soeur, cela fait près de cinq années, qu'elle officie auprès de
soeur Mary Margaret, une mère supérieure peu orthodoxe, ne crachant pas sur le gin et les manières forte. Dans cet accueil pour hommes en détresse, cassés du quotidien, paumés ou dérangés,
la jeune femme n'a jamais douté de sa foi, ni de sa destinée, courant d'un malheureux à l'autre, ne comptant ni son énergie, ni sa générosité pour soulager
les âmes en peine .. Un ange ! Mais un ange déterminé qui ne comprend pas pourquoi soeur Mary Margaret rechigne à lui faire prononcer ses voeux.
Il faut dire que la jeune femme vient d'une famille peu conventionnelle ... quelque peu toquée. Ses tantes envahissantes originales légèrement tyranniques, aspire à la voir devenir bonne soeur.
La foi personnelle d'Angela et quelques malaises opportuns les ont confirmé dans cette voie. Aussi c'est avec ardeur qu'elles attendent le jour où elle prononcera ses voeux ... Quant à son oncle,
Mikey, il est "au grenier", n'y voyez là aucune métaphore, il est effectivement monté au grenier le jour du décès de son père et n'y est jamais descendu depuis. Seule Angela arrive à l'amadouer
...
Quant à Robert, notre deuxième protagoniste, il se perçoit comme un raté. Sa mère, Bonnie, une américaine déjantée, qui a conservé l'accent après des années, ne le laisse jamais souffler, et lui rabat les oreilles avec ses petits loupés quotidiens. Quant à son ami Peter, il lui renvoie, bon gré, mal gré, une image resplendissante de réussite sociale : un bon travail, une belle femme, deux beaux enfants, les "filles" de Robert", deux adorables fillettes, qui sont son rayon de soleil. Mais Robert ne voit pas se que cachent les apparences. Il a abandonné sa passion, la peinture, pour devenir restaurateur d'oeuvres d'art, et complète ses maigres revenus par des visites guidées à l'Albert Museum.
Angela et Robert se croisent au détour d'une rue, et leur rencontre respective pourrait bien bousculer ce qui leur semblait figé ...
Une galerie de personnages hauts en couleur sans être caricaturaux, touchants et hésitants, des situations cocasses, Kate O'Riordan nous offre un roman divertissant et émouvant qui au-delà de l'histoire d'amour apporte une belle réflexion sur la dépendance et l'apprentissage de la liberté, le choix, la tyrannie de ceux que l'on aime et les indéfectibles liens du sang. De belles pages sont également consacrées à un couple de frère et soeur, orphelins, ballottés de famille en famille, qui se déchirent et s'abîment inexorablement. Poignant.
" En fin de compte, ce n'était pas ce que les hommes et les femmes se révélaient être qui les liait entre eux, mais ce qu'ils se révélaient ne pas être. Les failles. Le matériau brut. Les larmes qu'ils versaient la nuit. Les peurs, les vulnérabilités, les rêves qu'ils taisaient. Ce que personne d'autre ne voyait jamais. C'était cela, l'essence de l'amour. Ou quelque chose comme ça. Ou tout à fait autre chose. Selon le jour, l'heure, la minute. Il suffisait d'une minute pour passer de l'amour à la haine. On pouvait continuer. Ou tout arrêter. (...) il n'avait jamais réalisé qu'une relation n'était qu'un début. Jamais une fin en soi. La fin, c'était deux petits vieux tout ratatinés sur un banc à Bournemouth, contemplant la mer, ébahis, se demandant s'ils avaient passé l'épreuve avec succès. Comprenant que oui, tandis qu'ils se partageaient un sandwich oeuf mayonnaise."
Irlandaise installée à Londres, Kate O'Riordan a publié son premier livre" Intimes convictions"en 2002, suivi en 2008 et 2009 du "Garçon dans la lune" et "Pierre de mémoire". Une mystérieuse fiancée est son quatrième roman. Elle écrit également pour le cinéma.
Une mystérieuse fiancée
Kate O'Riordan. Traduction Judith Roze.
Editions Joëlle Losfeld
403 pages. 22,50€. ISBN : 978-2-07-078999-3
Les
éditions du Mercure de France propose depuis déjà 9 ans, une charmante collection dont l'objet est de réunir textes savoureux, insolites ou d'anthologie. Cette collection "Le goût de" offre une
approche thématique originale sur la littérature : vous partez en voyage et souhaitez cerner l'atmosphère, les bruits, les odeurs et le pouls de la ville ou du pays , il y a certainement un de
ces petits joyaux qui répondra à vos attentes !
Mais là n'est pas son seul champ d'étude ! Les thématiques peuvent également porter sur l'opéra, le rêve, l'amitié ... autant de sujets traités de façon variée par les plus belles plumes de la littérature. L'on salue alors le choix réalisé par les auteur chargés de la lourde de tâche de sélectionner, présenter ... mais aussi écarter certains textes. Choix ardu, mais qui en vaut la chandelle.
J'ai eu le plaisir de recevoir dans le cadre de l'opération Masse Critique, un des derniers opus de cette collection que je suis sur les villes et pays. Et mon plaisir et ma satisfaction furent à la hauteur de ce que j'apprécie de cette collection : pertinence des textes, mais aussi des mises en regard qui livrent un portrait en kaléidoscope aussi instructif que ludique à parcourir ... des extraits à piocher, à lire et relire pour s'emparer d'idées ou de sentiments ...
"Le goût de la boxe" propose une anthologie tout aussi variée, au sein de laquelle nous avons le plaisir de croiser des auteurs comme Joyce Carol Oates, Raymond Queneau, Bertold Brecht, Norman
mailer, FX Toole, Jean Cocteau, Ernest Hemingway et bien d'autres figures du panthéon littéraire ainsi qu'un texte de Jack La Motta, qui détrôna Marcel Cerdan 1949. Nous sommes littéralement
immergé dans les clubs de boxe, nous entendons rapidement le bruit des directs et des uppercuts, les cris de la salle, visionnons ces champions du ring, tantôt sermonnés, tantôt encouragés
par leur "coach".
Le suspens est d'autant plus fort dans certains cas, que le choix de proposer des extraits intensifie encore plus l'action, d'autant plus qu'il s'agit d'évènements historiques de la boxe, nous
faisant croiser des figures légendaires. L'on citera parmi ceux-ci, le texte de Norman Mailer qui fait revivre l'avènement de Cassius Clay (futur Mohammed Ali), la défaite narrée de ses propres
mots de Jack LaMotta face à Sugar "Ray" Robinson"... Mais ces personnalités du noble art côtoient également des légendes fictives, créées de toutes pièces par des écrivains mordus de ce sport,
sport qui marqua pour certains leur écrit durablement. Ainsi ces petits extraits suscitent la curiosité et donnent justement le goût d'aller plus loin, et de découvrir ces oeuvres de la
littérature sportive ou fortement marquée : suivez donc Philip Roth (La Tâche), Ernest Hémingway (Le champion) ou encore FX Toole, auteur de la nouvelle qui inspira le
magnifique film de Clint Eastwood Million Dollar Baby...
L'articulation même des textes apportent un regard complet et réfléchi sur cet art du combat ultime, où deux hommes se retrouvent seuls face à face. Les courts textes introductifs de Raphaël Naklé, auteur de cette sélection de choix, apportent ce supplément d'âme à cette anthologie, pour en savourer toute la teneur que l'on soit déjà conquis ou non par ce sport !
Le goût de la boxe
Raphaêl Naklé
Edition du Mercure de France. Le petit Mercure.
Collection "Le goût de ..."
75 pages. 6,30€. ISBN : 978-2-7152-2668-5
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Un cahier d'école passé en fraude d'une prison à une journaliste par un maton. Nous sommes en Iran, et découvrons le sort de Fatemeh, jeune fille de 15 ans, qui va être pendue.
Pourquoi, nous le découvrons au fur et à mesure. Cette jeune fille était unie par un lien quasi fusionnel à sa jeune tante, surnommée "la muette". Cette dernière, témoin de la mort de sa mère
sous les coups de son père, alors même que le père de fatemeh, son frère, fut parti, demeura muette dès cette sinistre disparition.
Libre et indépendante, de ce seul fait, profondément mal vue par une société où les femmes se doivent de sortir tête couverte par le traditionnel tchador, la jeune femme muette à la tête nue, s'attire les commérages et inimités de son entourage excepté de son frère et de sa nièce. Alors promise au mollah par sa belle-soeur qui souhaite se débarasser d'elle, elle s'échappera pour vivre une dernière nuit de liberté, qui ne sera pas sans conséquence ...
Ce court roman de Chahdortt Djavann vous hantera bien après que vous l'ayez refermé. Véritable plaidoyer contre la tyrannie iranienne et la barbarie faite aux femmes. Dans ce vrai faux journal intime, Fatemeh parle librement, avec lucidité et un naturel désarmant et douloureux. Sobre, concise, juste, Chahdortt Djavann reéalise un portrait au vitriol, mais si cruellement réaliste, de cet Iran des mollahs, qu'elle quittât pur conserver sa liberté. Renversant.
d'Alona Kimhi.
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