Alan Bennett, auteur à la plume acerbe et au regard affûté, récidive dans cette satire sociale so british. Après la Reine des lectrices (commenté précédemment
ici), il nous livre un court récit aussi burlesque que profond. A quel point basculerait votre vie si vous étiez cambriolés ? Si vous êtiez totalement dépossédés du moindre de vos biens ? Pas
victimes d'un simple cambriolage, non, non, dépouillés, dévalisés, délestés, détroussés, pillés, déplumés ...
Vous seriez certainement pris d'une angoisse aussi forte que celle des époux Ransome, qui rentrés de l'opéra, retrouvent leur appartement complétement nu. Plus un meuble, plus un bibelot, plus rien. Après des années d"accumulation d'objets patiemment récoltés et bichonnés, ce vide les renvoit à eux-mêmes et à leur couple. Que leur reste-t-il après la disparition de ces objets superfétatoires, ces précieux, qui les ont éloignés de l'essentiel : eux-mêmes ?
La vacuité de leur appartement va entraîner chez les Ransome un chamboulement personnel, une avalanche de questions ... tant matérielles, surtout matérielles que bien plus personnelles, qui vont révèler le fossé qui s'est creusé entre ces époux au fil des jours. Cet évènement sera une véritable bouffée d'air pour madame, tandis que monsieur, engoncés dans ses habitudes, semblera plus impertubable que d'ordinaire ...
La critique caustique passe au crible ces deux époux tenus par les conventions et le qu'en-pensera-t-on, qu'en-dira-t-il ... Si leur vie eut les apparences d'un long fleuve tranquille, ce drame est l'occasion de mettre à nu les fissures intimes de ce couple : dissemblance, masque social et petite lacheté quotidienne. Un petit bijou qui fait grincer les dents !
La mise à nu des époux Ransome.
Alan Bennett
Denoël.
158 pages. 12€. ISBN :978-2-207-10867-3
Enfin un peu d'air sur nos étagères avec ce charmant
roman, frais et léger, un tantinet subversif ! La Reine des lectrices est une petite pépite par son format (174 pages) qui donnera le sourire aux esprits chagrins et ravira les lecteurs
compulsifs à la recherche de causticité. Figurez-vous la Reine d'Angleterre, Elisabeth II, sous l'emprise d'une addiction incontrôlable, d'une passion dérangeante ... et partagée ? Frappée par le
"vice impuni", cette soif intarissable de lecture, elle s'affranchit de ses devoirs publics et bouscule dès lors les conventions et les parfaits rouages de la mécanique monarchique anglo-saxonne
... Oh my goodness ! Ce tableau imaginaire prend forme avec une balade on-ne-peut-plus irréaliste amenant la Reine à emprunter un livre au bibliobus, faisant sa tournée dans le quartier
de Buckingham. Partageant cette nouvelle passion avec le bibliothècaire, elle se livre avec frénésie à la lecture, avec plus ou moins de discernement, puis un goût plus aiguisé et de fil en
aiguille, le démon de l'écriture l'attrapera à son tour ... Au-delà de cette jolie et sympathique irréverence à sa Majesté, Alan Bennett propose de délicieux moments de réflexion sur la
lecture, comment celle-ci selon les mots de Paul Valéry, peut nous distraire et nous éloigner de nous, mais aussi augmenter notre puissance.
Alan Bennett est auteur, dramaturge, comédien et se consacre également à l'écriture. La Reine des lectrices est son quatrième roman.
La Reine des lectrices.
Alan Bennett.
Denoël et d'ailleurs.
174 pages. 12€. ISBN : 978-2-207-26012-8
Ce roman publié en 2001 dans la collection "Domaine étranger" de Gallimard a révélé en France, Zadie Smith, jeune femme de lettres de 26 ans alors. Désormais pilier de la
littérature anglaise contemporaine, elle a connu ses premiers succès, avec cet opus un brin autobiographique, mais universel, Sourires de
loup, dans lequel elle offre avec la précision d'un taxidermiste et beaucoup de tendresse pour ses habitants, la
vision d'un Londres métissé et mouvant, à travers trois générations de trois familles dont le destin est inextricablement lié.
Extrait :
Sourires de loup
Zadie Smith
Editions Gallimard. Collection "Domaine étranger".
530 pages. 22.85€. ISBN : 2-07-075806-0
de Roy Lewis
Dans cette nouvelle nous retrouvons la verve so british de Roy Lewis, l'auteur illustre de Pourquoi j'ai mangé mon père, qui imagine ici la rencontre de deux figures marquantes de leur époque : celle de William Gladstone, quatre fois premier ministre et chancelier de l'Echiquier, deux des plus hautes charges du gouvernement britannique - et ce sous le règne de la Reine Victoria - , avec Cora Pearl, surnommée la "Grande Horizontale", "demi-mondaine" emblèmatique du Second Empire, maîtresse de nombreux hommes de pouvoir issu de la politique ou du monde économique, et peut-être même, de Napoléon III.
Gladstone est loin d'être un personnage anodin par sa charge, mais également par son implication dans la vie publique, puisque ce dernier mène plusieurs oeuvres de bienfaisance en faveur des prostituées. Alors que la Commune gronde à Paris, et que sa présence n'y est plus désirée, Cora Pearl retrouve sa ville natale, Londres, où elle rencontra alors William Gladstone. Ici commence le travail de Lewis, qui imagine une conversation entre ces deux personnes de pouvoir, l'un sur le devant de la scène, la seconde oeuvrant en coulisses.
Mr Gladstone et la demi-mondaine peut laisser pantois. En effet, il est très différent de ce qu'a déjà pu écrire Roy Lewis (et c'est tant mieux ! Rien de plus triste qu'un auteur sans imagination), mais c'est surtout sa forme qui désarçonne : entre roman de moeurs et dramaturgie. Sans obéir complétement aux règles du théâtre classique (sauf si l'on considère Londres comme seul lieu d'action), il est profondément marqué par la catharsis, cette purgation des passions. Pour Gladstone, il s'agit de lutter contre "sa soif" des femmes qu'il tente de combattre en aidant les prostituées à quitter leur chemin de tristesse, alors que Cora Pearl fait le choix de rester une femme objet, mais une femme indépendante au milieu des puissants, une femme politique, dût-elle renoncer à l'amour. Roy Lewis livre ici une peinture comparée de la France et de l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, et une étude détaillée de la soif de la puissance et du pouvoir fort complète.
Mr Gladstone et la demi-mondaine.
de Roy Lewis
Editions
Actes Sud. Collection "Lettres anglo-américaines".
70 pages. 10,37€. ISBN : 2-86869-953-7
de Stephen Clarke
Site officiel de Stephen Clarke : http://www.stephenclarkewriter.com
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