"J'essaye désespérement de ne pas tricher, mais il suffit d'y penser pour que ça commence. La seule solution est d'attendre que ce soit vraiment douloureux. Et non pas
prodigieusement énervant comme maintenant. Je m'épie : je suis une bête qui épie une autre bête, au fond de moi".
Le "charmant petit monstre" de la littérature, l'auteur de l'inoubliable "Bonjour Tristesse', Françoise Sagan, a toujours brûlé sa vie par les deux bouts : soirées festives, voyages, plaisir du jeu et des cartes, alcool et petites bolides... Cet amour pour la belle mécanique la "conduite ambulance" lui vaudra un accident assez spectaculaire en 1957, au volant de son Aston Martin, suivi d'une longue période rééducation et d'une polynévrite (inflammation des nerfs) qui la fera atrocement souffrir. Elle reçoit donc quotidiennement du Palfium 815, un succédané de morphine, auquel elle développera une accoutumance très rapidement. Devenue totalement dépendante et donc "droguée", elle part suivre une cure de désintoxication au cours duquel elle rédige un journal de bord, ce journal publié sous le nom de Toxique. Initialement non destiné à la publication, mais simplement à accueillir les pensées de l'auteur en proie au manque, aux crises de doute et d'angoisse, ce journal de bord livre "en brut" ce parcours de désintoxation douloureux, cette épreuve terrible et salvatrice, même si comme nous le savons l'auteur a replongé dans les paradis artificiels croyant vaincre ainsi l'ennui. Il est en plus illustré par son ami, le peintre Bernard Buffet, dont les dessins noir et blanc renforcent l'atmosphère oppressante et torturée du récit, poignant et profond, véritable plongée dans les affres de la drogue mais aussi de la recherche de soi.
Toxique.
Françoise Sagan.
Editions Stock.
76 pages. 15€. ISBN : 978-2-234-06367-9
« Fils unique, j'ai longtemps eu un frère ».
Cette étrange phrase inaugure le début de ce livre autobiographique de Philippe Grimbert, qui nous plonge dans la France occupée et en plein coeur d'un épisode clé de sa vie, puisqu'il s'agit de la rencontre de ses parents, Maxime et Tania. Philippe nourrit depuis son plus jeune âge l'idée et le sentiment d'avoir un frère plus âgé que lui. Cette étrange idée l'habite dans ses rêves d'enfant unique, à la recherche d'un compagnon de jeux, d'un confident.
Un jour, le petit garçon découvre un chien en peluche, qu'il s'empresse de baptiser Sim. Etrange coïncidence que cette prédiction pour ces trois lettres ...
Le jeune garçon devenu adolescent découvrira le secret de ses parents, immensément amoureux l'un de l'autre. Ces deux sportifs ne se sont nullement rencontrés dans l'exercice de cette passion, comme il se l'était représenté, mais au cours du mariage de Maxime, son premier mariage avec Hannah, la soeur du frère de Tania. Car les deux amants avant de devenir mari et femme, ont été beau-frère et belle-soeur. La guerre aura décidé de les rapprocher, et ce dans une situation dramatique, où Tania perdra son premier mari, Maxime sa femme Hannah et son petit garçon Simon, car comme il le pressentait, Philippe a bel et bien eu un frère.
Ce secret est intense : intense car ce qui pourrait être choquant montre à quel point, les hommes et les femmes ayant vécu la guerre, demeuraient avant tout des êtres sensitifs et vivants, croquants la vie, vibrant avec elle, souffrant mais aussi passionnés, fidèles ou non, n'aspirant qu'au bonheur qu'importe le prix ; intense car c'est l'histoire de deux familles brisées par le nazisme ayant réussi à survivre grâce à ces deux rescapés, qui se sont reconstruits tant bien que mal ; intense car c'est une vue dans le quotidien d'une famille juive sous l'Occupation avant et après le port de l'étoile jaune, les premières rafles, les premiers échos des camps.
Ce secret est également subtil. Il se dévoile doucement, délicatement, comme une fleur qui s'épanouit, dont chaque pétale apporte un éclairage particulier, une leçon de courage, une interrogation, une émotion. Loin de tout pathos, Philippe Grimbert confie avec une belle simplicité et une générosité touchante ce secret, qui vous habitera encore après l'avoir refermé.
Un secret.
Philippe Grimberg.
Editions Grasset.
192 pages. 15,50€. ISBN : 224667011X
Ce roman de Valérie Zénatti est ébouriffant !
Emmanuelle est une jeune épouse et mère de famille. Son quotidien tourne autour de ses enfants très remuants, de son mari aimant mais discret (surtout en matière de tâches ménagères !), et d'un
travail qui rime avec ennui et lassitude ... Cela vous parle peut-être ... Dans une perpétuelle course contre la montre, elle va s'offrir le luxe d'une journée
off , une journée consacrée à elle seule et à finir la lecture d'un roman, dont l'héroine est une jeune photographe, Lila Kovner, passionnée et blessée par la disparition de son
amant. Deux femmes aux chemins différents, que leurs modes de vie sépare, et qui ne se rencontreront jamais. Mais cette lecture sera pour Emmanuelle une véritable rencontre ... avec
soi-même. Cette jeune femme que nous imaginons semblable à tant d'autres, a un parcours chaotique et blessée par la perte de sa meilleure amie, Héloïse, des suites d'un cancer. Cette
dernière, très présente dans le roman, est un magnifique portrait de femme et d'une amitié très forte.
Encore un roman de femmes de plus soupireront certains. Oui, c'est ce que je me suis dit également en lisant la quatrième de couverture. Mais le sujet - cette jeune femme qui décide de se mettre au vert à l'insu de tous pour penser à elle l'espace d'une journée - m'a fait songer à une jolie trame pleine d'humour et de clin d'oeil à ce vivent de nombreuses mamans de France et de Navarre. Alors pourquoi pas ? ... Et finalement je ne le regrette pas ! Très vite, les récits enchassés emmenent le lecteur (plutôt la lectrice) dans l'univers de ces deux femmes si antagonistes, mais ayant en commun, une souffrance, particulière, mais pesante. Son écriture fluide et ces trois portraits de femmes fortes, mais réalistes, séduisent au fur et à mesure, que les mots résonnent ... dans le récit et peut-être aussi dans le coeur du lecteur.
Les âmes soeurs
Valérie Zénatti
Editions de l'Olivier
171 pages. 16,50€. ISBN : 978-2-87929-696-8
Que dire sur ce petit bijou de nouvelle ? Imaginez une pierre taillée avec minutie, c'est un peu cela que Henry
James a réalisé avec ce Menteur, qui traverse les profondeurs de l'âme humaine : orgueil, manipulation, obsession sont au menu de cette histoire de peinture. Dorian Gray ne pouvait
vieillir grâce au portrait qui avait été réalisé de lui, le colonel Capadose n'est pas démasqué des siens, tant que ses traits ne sont pas incarnés sur la toile.

"Certains objets sont voués à nous échapper, à nous manquer, d'autres les remplacent. On veut écrire un livre et
c'est un autre qui vient. On croit inventer un héros et il a la tête de notre voisin de palier. J'écris toujours l'histoire d'à côté, jamais celle que j'avais prévue. Mon arme au canon recourbé
atteint rarement sa cible et tire admirablement dans les coins. Dans quel but ? Je l'ignore, il semble que tout doive se faire à mon insu, comme pour préserver mon innocence, comme si je me
méfiais de moi-même."

"Je lis. C'est comme une maladie. Je lis tout ce qui me tombe sous la main, sous les yeux : journaux, livre
d'école, affiches, bouts de papier trouvés dans la rue, recettes de cuisine, livres d'enfant.[...]"
Le site des éditions Zoé
Cette petite éloge de Jean-Marie Laclavetine offre de savoureux moments sur la littérature et un regard acéré sur
notre société, que ce soit notammant à travers sont Petit éloge du blasphème, le drôlissime Petit éloge du Vieux Con ("Devenir un vieux con n'est pas à la portée du premier idiot venu"...) et le
très subversif (pour les afficionados de la littérature contemporaine) "Petit éloge de Sam, Robert et quelques oiseaux noirs", dans lequel sont évoqués la notion de genre littéraire et son
non-sens, les petits miracles rarissismes de la littérature qui vous secoue et vous transforme, la fin de la beauté et le "néonaturalisme glauque" qui s'est emparé de l'écriture
contemporaine, la surenchère médiatique et la course aux honneurs faux que peuvent se livrer les "écrivains" d'une littérature racoleuse. Un texte fort, véritable ode aux mots, à notre langue et
à la "vraie" littérature.
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